Christophe Ernoux, grand reporter-photographe à Impact-Images, cumule les voyages autour de la planète. Il avoue volontiers connaître une fille dans chaque port, mais celui de Copenhague lui révèle la Petite Sirène et Léna, celle qui deviendra la mère de ses enfants.
Pour satisfaire sa passion pour les images choc, le journaliste ne passe que trop peu de temps auprès des siens. L'actualité: sa folle maîtresse, parfois sadique et sanglante, l'entraîne au coeur des guerres et des catastrophes, jusqu'à ce terrible jour de décembre, un matin blanc de neige, un matin de feu sur l'autoroute, à deux pas de chez lui.
Entre frissons, suspense et émotions fortes, ce roman vous emmènera dans une belle aventure sentimentale, un hymne à la vie et aux vraies valeurs.
23 décembre 2001, 8h.31
Pour nous offrir un Noël blanc, le ciel a d'abord laissé planer, en guise de signes précurseurs, quelques lambeaux ouatés, prologue à la tempête qui menace. Les flocons fous, vaporeux et insignifiants ont virevolté, joué à saute-mouton entre les essuie-glaces, ridiculement impuissants. Une généreuse tourmente de cristaux opalins a attendu patiemment que les pendulaires aient investi les parkings relais, avant de semer la zizanie sur l'autoroute et dans les rues pentues de la capitale. Les retardataires dansent maintenant sur l'asphalte saupoudré de sucre glace, et moi, j'ai choisi cette journée de pagaille pour apporter ma modeste aumône à la confusion et au chaos qui règne depuis une demi-heure sur le nord de la ville. Une participation involontaire, un acte civique pour ne pas faire mentir la statistique, pour confirmer la courbe illustrant le nombre de morts sur la route. Un de plus, deux, pour être précis, puisque Georges est décédé avec moi, à la même seconde ou juste celle d'avant. Nous n'avons pas eu le temps d'échanger un seul mot du genre: "si tu t'en sors, dis à ma femme que je regrette ", non, pas même un regard, ni un geste d'amitié avant cette fin inéluctable. Tout va si vite dans ces cas là. Il faudrait disposer, comme sur les touches d'un magnétoscope, d'un ralenti et surtout d'une touche "Stop". Pouvoir rembobiner la bande, refaire la scène, pour mieux contrôler le volant, doser le freinage, retenir la vie.
Dans notre situation, il faudra tout le savoir faire du groupe accident de la gendarmerie pour reconstituer le drame, seconde après seconde, afin de déterminer les causes, les responsabilités. C'est si important de savoir qui a osé rouler, dans ces conditions hivernales, avec des pneus d'été, qui payera les frais, qui ne méritera désormais plus son permis de conduire et qui dédommagera nos femmes et nos enfants, désormais veuves et orphelins.
Comment les choses se sont-elles déroulées? En premier, peut-être, la valse de la petite bleue métallisée, un pas à droite, un coup de volant à gauche, la glissière centrale et voilà que les suivants sont déjà aux premières loges. Les prochains, c'est nous. Entrée en scène, pied au plancher, mains tendues, yeux exorbités. Il n'y a plus qu'un mètre, un centimètre, et le pare-brise vole en éclat. Fracas de tôles tordues, encore une seconde de brouhaha. Nous sommes vivants. Juste une épaule endolorie. Réflexe de vieux briscard, un coup d'il dans le rétroviseur: d'où vient-il celui-là, avec son semi-remorque. Je ne me souvenais pas de l'avoir dépassé. Il est gros, vraiment trop impressionnant pour que je puisse le prendre sur mes genoux. C'est fou, le genre de bêtises qui vous passent par la tête quand vous allez mourir. Il ne va pas s'arrêter, c'est sûr! Le fin duvet blanc qui recouvre la chaussée étouffe les crissements. C'est un film sans son, une réalité virtuelle, un jeu vidéo: écraser le joystick, cliquer pour accélérer et se dégager, mais déjà la vie s'en va. "Game over, perdu, voulez-vous recommencer une partie?" Je veux bien, mais le camion citerne ne transporte pas de quoi cuisiner des omelettes, et c'est le feu d'artifice, un Hiroshima local. A partir de ce moment, personne ne pourra raconter ce qu'aucun mot n'est capable de décrire: à la fois l'étonnante beauté de la matière en fusion, l'horreur d'une scène d'apocalypse, avec les cris et les saisissements. Il n'est plus le temps pour régler un quelconque contentieux avec son passé; c'est déjà l'heure de l'au-delà.
A deux jours de Noël, à huit de l'an nouveau, nous espérions pourtant goûter encore une fois à la dinde et festoyer au champagne.
Engoncés dans nos manteaux d'hiver, nous étions bien attachés, solidaires de la carcasse de ma "poubelle", un véhicule sans âge, sans catalyseur ni chauffage, un ancêtre antédiluvien aux origines coréennes ou nipponnes, je ne sais plus.
Vous me trouvez bien léger de plaisanter ainsi, alors que je n'ai plus droit à la parole terrestre! c'est parce que vous ne savez pas tout. Les révélations les plus tragiques, d'autres plus réjouissantes sont encore à découvrir.
Personne ne regrettera Georges, il n'était, avant cet accident, plus que l'ombre de lui-même. Un homme en fin de vie en quelque sorte: un ennemi pour lui-même, pour sa femme et ses enfants. Son divorce l'avait rendu agressif, fermé, voire dangereux. Je l'avais exhorté à penser positivement, mais ce que son psy n'avait pas réussi à faire, fut également un échec pour moi. Il avait tout détruit, renié les années de bonheur, anéanti l'estime que lui portaient ses enfants. L'alcool avait pris le pas sur sa vie. Je crois même que sa raison vacillait et je me suis laissé dire que notre rédacteur en chef n'attendait que la première faute professionnelle pour le congédier. Je l'aimais bien pourtant, mais j'étais également prisonnier d'une situation personnelle peu confortable et je n'avais pu le soutenir, le remettre en selle. Il avait proféré tant de menaces, occasionné tellement de souffrance que la situation était au pire. Peut-être même qu'il serait revenu un jour à la maison avec une arme: quelques coups de feu pour eux et un pour lui. Je ne suis pas loin de penser que cette "complication" leur a sauvé la vie. Georges est mort, ceux qui l'ont aimé vont certainement le pleurer, verser des larmes sur le passé, nostalgie douloureuse en feuilletant les pages de l'album du bonheur perdu. Mais ils renaîtront, parce que la vie qu'il leur offrait aujourd'hui ne méritait pas que leur sang coule.
Nous étions assis côte à côte, lui au volant, moi à la place du mort. Ce qui est drôle, c'est que c'est lui qui nous a quitté et moi qui suis vivant.
Vous ne comprenez plus rien Je vous dois, je pense, une explication. Sachez pour le moment que ma vie ne tient qu'à un fil, un lien ténu qui me rattache encore à cette terre et que la providence n'a pas voulu briser au cur de cet enfer. Suis-je encore si nécessaire, si utile? Je ne suis pourtant qu'en sursis. Pas comme vous, qui savez que personne n'est tranquille depuis que la mort existe, mais, d'une manière autrement plus immédiate: ma tête a été mise à prix. Si je ne prends pas garde à moi, mon avenir est largement compromis. Je me moque de vous Je puis vous assurer que non, mais c'est mon naturel enthousiaste et positif qui revient au galop, qui m'empêche de sombrer dans la mélancolie et de vous y entraîner aussi.
Je me présente: Christophe Ernoux, 34 ans, photographe de presse, ancien grand reporter international, marié depuis neuf ans à Léna, une jolie rouquine, maquillée en blonde que j'ai peu à peu délaissée pour courir après une maîtresse intraitable et sadique: l'actualité. Fabien, 8 ans et Amalia, 5 ans sont les deux trésors qui ne comptent pas pour moi. Inutile de vous faire surchauffer les neurones afin de chercher un qualificatif pour me cataloguer; je le tiens à votre disposition, tout chaud du four: égoïste. Oui, je suis un individualiste, épris de mon métier; une profession astreignante, exigeante pour qui veut réussir et placer ses meilleures clichés dans les premières pages d'Impact-images, un hebdomadaire à sensations. Je l'ai dit d'emblée à Léna, mais notre rencontre fut si extraordinaire, notre amour si fort, que je me suis moi-même laissé abuser.
L'amante terrible est revenue me chercher, d'abord insidieusement, puis de plus en plus ouvertement. Au début, elle me proposa de la retrouver pendant les heures de bureau, mais elle était terne, programmée, sans surprise. Elle commençait sérieusement à m'ennuyer et les photos que je faisais d'elle ne remplissaient que de rébarbatives pages régionales. Pour la placer en couverture, nue, belle ou sanglante, elle se mit à exiger de moi des attentes interminables, des horaires d'esclaves dociles, des réveils frénétiques au cur de la nuit. La désirable fut patiente, me tenant tout d'abord à l'écart de ses fêtes et de ses carnages destructeurs, puis au fur et à mesure que Léna s'habituait à mes escapades, elle devint plus attirante, jouant de ses artifices pour m'allumer et me faire prendre la route pour la rejoindre. Une femme exigeante, sadique, mais qui savait dire merci, lorsqu'à la une je placardais sa photo.
Aujourd'hui, elle a le visage de l'horreur, de la désolation, mais les lecteurs d'Impact-images ne pourront se repaître de son sang, de son feu, car je ne prendrai aucune photo.